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Grass Field

Grass Field fut présentée les 13 et 22 octobre 1966. Cette performance d’Alex Hay relève à la fois du dispositif scénographique et de l’expérience scientifique. Couvert d’électrodes qui amplifient les sons les plus intimes de son corps, assis devant un grand écran sur lequel apparaît son visage, l’artiste repousse les limites perceptibles de l’individu.

Grass Field – un champ d’herbes – c'est sans doute ce que sont censés représenter les 24 carrés de tissu numérotés qu’Alex Hay dispose sur le plateau en ouverture. Ce territoire sera ensuite défait par deux agents munis de perches, Robert Rauschenberg et Steve Paxton, tandis que le performeur se tient assis immobile au milieu de la scène. Sans doute en vertu d’un jeu de mots – "hay" signifie "foin" – ce champ d’herbes désigne-t-il le territoire intime de l’artiste, d’abord délimité, puis défait, au fur et à mesure que les fréquences de son corps emplissent la salle et que les détails de son visage halluciné imprègnent le regard du spectateur. S’exposer ainsi, être confronté aux sons filtrants à travers sa peau tout en restant longuement immobile se révéla une épreuve pour le plasticien-danseur. La technologie, utilisée de manière ludique dans les autres performances, devient ici l’instrument d’une expérience inquiétante. Une forme de science-fiction dont l’artiste est le cobaye. 


Source : Sylvain Maestraggi

Hay, Alex

Dans son travail sculptural et pictural des années 1960, Alex Hay investit les propriétés formelles d’objets de la vie quotidienne. Ses œuvres se rapprochent alors à la fois des stratégies minimalistes, de l’hyperréalisme et de l’esthétique Pop. Dans la même période, il devient l’assistant de Robert Rauschenberg et crée des scénographies pour les œuvres chorégraphiques de Merce Cunningham. À partir de 1963, Hay participe aux activités du Judson Church Theater. En 1969, il quitte New York pour s’installer dans la ville minière de Bisbee (Arizona, États-Unis) où il vit depuis en retrait du monde de l’art. Bien qu’il participe à la biennale du Whitney en 2004, son œuvre postérieure à 1969 est peu diffusée. 


Source : Site de la Fondation Langlois, Vincent Bonin © 2006 FDL


More information : www.fondation-langlois.org

Paxton, Steve

Au début des années 1960, Steve Paxton est danseur au sein de la compagnie José Limon. Entre 1961 et 1965, il interprète plusieurs œuvres de Merce Cunningham. Paxton devient l’un des membres fondateurs du Judson Dance Theatre en 1962. À l’instar de ses collaborateurs, il tente de brouiller la ligne franche séparant traditionnellement les danseurs des non-danseurs. Comme suite à cette période de création collective menée avec les membres du Judson, il élabore la technique de l’improvisation contact. Cette méthode consiste à faire interagir continuellement les interprètes les uns avec les autres pour créer les enchaînements de mouvements. Elle influencera de nombreux chorégraphes et sera largement utilisée dans un contexte pédagogique. Depuis la fin des années 1970, Paxton quitte en partie la scène pour se consacrer principalement à des ateliers de formation, ainsi qu’à l’écriture. Il présente cependant quelques solos improvisés et collabore avec plusieurs chorégraphes, compositeurs et artistes, entre autres, Robert Ashley, Trisha Brown, Boris Charmatz, Kathy Duck, Lisa Nelson et Vera Mantero.


Source : Site de la Fondation Langlois, Vincent Bonin © 2006 FDL


More information :

www.fondation-langlois.org

Rauschenberg, Robert

En 1947, Robert Rauschenberg étudie à l’Académie Julian de Paris et retourne aux États-Unis l’année suivante pour poursuivre ses études au Black Mountain College (Black Mountain, Caroline du Nord, États-Unis) avec le peintre Joseph Albers (1948-49). Il y côtoie également John Cage et David Tudor. Rauschenberg fréquente ensuite l’Art Student League (New York, N.Y., États-Unis) entre 1949 et 1951. Au cours de la deuxième portion des années 1950, il réalise la série de tableaux Combines qui feront la transition entre l’expressionnisme abstrait et le mouvement Pop. Parallèlement à sa pratique picturale, Rauschenberg crée des costumes et des décors pour de nombreux chorégraphes (en particulier Merce Cunningham).
Dans les années 1960, ses activités se diversifient et il se joint au Judson Dance Theatre – d’abord comme scénographe – puis, en tant que chorégraphe. Au cours des années 1960, Rauschenberg crée de nombreuses installations intégrant des composants technologiques (Oracle, 1962-65, Soundings, Solstice, 1968, Mud Muse, 1968-71). Ces œuvres sont réalisées grâce à l’expertise des ingénieurs Per Biorn, Billy Klüver et Robby Robinson, qui travaillent alors chez Bell Telephone Laboratories (Murray Hill, N.J., États-Unis). En 1966 après sa participation à 9 Evenings, il fonde Experiments in Art and Technology (E.A.T.) avec Billy Klüver, Fred Waldhauer et l’artiste Robert Whitman. Cet organisme à but non lucratif a pour mandat de rapprocher les disciplines artistiques, le monde scientifique et l'industrie autour de projets mobilisant des intervenants de chacun des secteurs d'activités.
Dans les années 1970, Rauschenberg se consacre principalement à la lithographie. Les années 1980 et 1990 marqueront un engagement de ce dernier - par le truchement de sa fondation - dans des activités philanthropiques : aide financière aux artistes, protection de l’environnement, lutte contre la pauvreté.
Depuis sa première rétrospective au Jewish Museum en 1961, son travail fait l’objet de nombreuses expositions individuelles, tant aux États-Unis qu’en Europe. Robert Rauschenberg est décédé à l'âge de 82 ans en mai 2008 à son domicile de Captiva Island (Floride).

[Documents disponibles dans la collection sur Robert Rauschenberg...] 


Vincent Bonin © 2006 FDL

Grass Field

Chorégraphie : Alex Hay

Interprétation : Alex Hay, Robert Rauschenberg, Steve Paxton

Lumières : Jennifer Tipton, Beverly Emmons (assistant)

Décors : Herb Schneider, Pete Cumminski, Robert Kieronski, Fred Waldhauer, Martin Wazowicz, Cecil Coker

Son : David Tudor

9 Evenings : Theatre & Engineering

9 Evenings : Theatre & Engineering est une série de dix films consacrés aux dix performances légendaires qui ont eu lieu à New York en octobre 1966. Point d’orgue du foisonnement créatif new-yorkais des années 1950-60, les 9 Evenings représentent un moment charnière du rapprochement entre art et technologie, et de l’invention de nouvelles formes de composition et de performance.

C’est à la complicité de Billy Klüver, ingénieur au centre de recherches Bell Laboratories, avec le plasticien Robert Rauschenberg que l’on doit 9 Evenings : Theatre & Engineering, une série de performances qui furent présentées à l’Arsenal du 69e Régiment de New York, entre le 13 et le 23 octobre 1966. L’enjeu était simple : mettre à la disposition d’une dizaine d’artistes le savoir-faire d’une équipe d’ingénieurs des laboratoires Bell, pour leur permettre de réaliser, grâce à des moyens technologiques de pointe, “la performance de leur rêve”. Projecteurs, caméras vidéo, transistors, amplificateurs, électrodes et oscilloscopes firent ainsi leur entrée sur scène au service de visions ambitieuses, futuristes, iconoclastes ou poétiques – qui toutes furent filmées en noir et blanc et en couleur. Lorsque ces films furent retrouvés en 1995, Billy Klüver décida en collaboration avec Julie Martin et la réalisatrice Barbro Schultz Lundestam, de produire une série de documentaires restituant ce qui s’était produit sur scène et lors de la préparation des performances. Ainsi le matériau original fut-il complété par des entretiens avec les protagonistes de chaque performance (artistes et ingénieurs), des images d’archives et quelques invités prestigieux. Les 9 Evenings allaient pouvoir retrouver leur place dans l’histoire de l’art.

Or, les artistes le rappellent eux-mêmes, ces performances s’inscrivent de manière déterminée dans l’évolution de l’art aux Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Sans remonter jusqu’à Jackson Pollock, évoqué par Lucinda Childs, qui, en plaçant le geste au cœur de la peinture ouvrit la voie à un art de l’action, le parrainage de Merce Cunningham, John Cage et Robert Rauschenberg est de première importance dans le développement de ce qui sera présenté sur scène. C’est au Black Mountain College, où enseignait Cage, qu’eut lieu en 1952 le premier happening auquel participèrent Rauschenberg et Cunningham, ainsi que David Tudor, que l’on retrouve dans les 9 Evenings.

Une des spécificités de cet événement était de rassembler librement différentes disciplines artistiques sur une même scène, en renonçant au caractère narratif de la représentation théâtrale. La plupart des artistes invités à participer au 9 Evenings sont issus du Judson Dance Theater, un collectif réuni dans l’église Judson à New York et constitué de disciples de Merce Cunningham. Les préceptes de John Cage leur étaient enseignés par Robert et Judith Dunn, et Rauschenberg, directeur artistique de la compagnie de Cunningham, les assistait dans l’organisation de leurs spectacles. Rauschenberg s’initia lui-même à la danse dans les années 1960 et réalisa certaines performances avec Carolyn Brown, Steve Paxton, Deborah et Alex Hay.

Transversalité, mélange de danseurs et de non-danseurs, interaction avec des objets, abandon de la technicité de la danse au profit de l’observation des gestes du quotidien, sont autant de caractéristiques du Judson Dance Theater que l’on retrouve dans les 9 Evenings. Trouver un nouveau rapport entre l’art et la vie, telle était l’injonction de Cage et Rauschenberg. Sur l’immense plateau de l’Arsenal, la technologie mise au service des artistes va permettre d’intégrer toutes sortes de sons et d’images venus de l’extérieur et la danse va s’effacer pour laisser place à un nouveau genre de pantomime appelé performance.

La technologie des ingénieurs de Bell est elle-même un de ces éléments du monde extérieur. Les artistes choisissent de la mettre en scène ou de l’escamoter au profit de compositions tirées de leur imagination. Chez les musiciens, Cage et Tudor, c’est une débauche de câbles, chez Alex et Deborah Hay, une atmosphère expérimentale proche de la science-fiction, chez Lucinda Childs, un dispositif empreint de modernisme. Rauschenberg et Robert Whitman proposent des formes plus directement empruntées à notre environnement quotidien : l’un change le plateau en terrain de tennis, l’autre y fait pénétrer des automobiles. Dans ces performances, comme dans celle d’Öyvind Fahlström, qui foisonne de “deus ex machina”, la technologie conserve son rôle ancestral de machine de scène.

Si l’amplification du son et la projection sur écran constituent une nouveauté, les tableaux dressés par ces artistes appartiennent encore à l’univers du théâtre. Théâtrale également, la séparation entre la scène et le public qui n’est abolie qu’une seule fois par Steve Paxton, avec ses structures gonflables dans lesquelles les spectateurs sont amenés à se promener. Ce qui nous écarte du théâtre toutefois, c’est l’absence de texte ou de parole (à l’exception d’Öyvind Fahlström). La performance n’est pas ordonnée à un récit, elle invente ses propres unités de temps et d’action. D’où la tension dont témoignent certains artistes qui ignoraient parfois la durée de leur spectacle ou doutent encore de sa cohérence. La performance est un art du risque qui se joue dans l’instant.

Enfin, grâce à la technologie, on voit émerger tout un nouveau monde d’images. Cette vie qu’il appartient à l’artiste de réconcilier avec l’art est faite non seulement de gestes, mais aussi d’images de télévision et de cinéma, d’images documentaires ou de publicité, d’images-fantasmes ou d’images-messages. C’est flagrant chez Yvonne Rainer et Robert Whitman. Le monde qui pénètre sur scène est celui de la société de consommation et de ses objets fétiches : radios, télécommandes, ventilateurs, aspirateurs, machines à écrire. Le règne de l’automatisme et de l’interrupteur. Que l’entreprise qui met à disposition ses ingénieurs soit une compagnie de téléphone laisse songeur quant à l’avenir de ces techniques. Mais à la différence du pop art, qui s’empare au même moment des emblèmes et des rites de la société américaine, et même si la plupart des performances ont une dimension ludique, on discerne, en filigrane des 9 Evenings, comme un soupçon critique à l’égard de ce nouvel environnement. Cela éclate chez Öyvind Fahlström, qui livre un pamphlet contre l’idéal conformiste des Etats-Unis. Mais il n’est pas tout à fait isolé. La foule spectrale filmée à la caméra infrarouge chez Rauschenberg, le visage bardé d’électrodes de l’artiste cobaye Alex Hay, le monde synthétique de Steve Paxton laissent filtrer une certaine inquiétude. Imitant la condition de l’ouvrier ou du consommateur, le corps du danseur renonce à toute agilité pour n’être plus qu’un opérateur dans un dispositif, voire une simple chose déplacée sur un socle comme chez Deborah Hay.

Durant ces dix jours, les ingénieurs et les artistes des 9 Evenings auront transformé l’immense voûte de l’Arsenal en caverne de Platon, où le public sera venu admirer les reflets dispersés du monde moderne. Si la tristesse de l’ère industrielle vient de ce que la technique nous dépossède de la réalité, à travers ces dix propositions, la performance s’est affirmée comme un genre libre et onirique, capable de puiser dans la rumeur dudit monde – fût-elle électrique – un matériau neuf à transfigurer.


Source : Sylvain Maestraggi (Texte publié dans Images de la culture n°29, février 2015)

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