La chance

2014
Auteur : Touzé, Loïc
Année de création : 2009
Déposée par : Numeridanse.tv

Quelles opérations fait un interprète pour danser, véritablement danser ? Il plonge dans son imaginaire, tente d’abandonner ses connaissances, son éducation, ses savoirs-faire ; il s’aventure dans un récit rythmique, corporel, un récit de sensations.

 
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Chance (La)

La chance d’une danse exposée

« Quelles opérations fait un interprète pour danser, véritablement danser ? Il plonge dans son imaginaire, tente d’abandonner ses connaissances, son éducation, ses savoirs-faire ; il s’aventure dans un récit rythmique, corporel, un récit de sensations. Qu’y rencontre-t-il ? Sa mémoire ? Son avenir ? Ceux qui le regardent ? Pour approcher ces états de danse nous avons pratiqué l’hypnose et la télépathie ; nous avons créé un dispositif d’exposition et d’apparition avec des caractéristiques simples, inventé un arrière-pays profond. Les danses qui se donnent les unes après les autres ne sont qu’une seule et même danse sans cesse réinventée. C’est donc dans une sorte de rituel collectif qui nécessite l’attention et l’accompagnement de chacun, que la danse peut alors s’incarner et révéler ce qui se trouve en deçà ou au delà de nos attentes. »

Loïc Touzé présentait en ces termes non tant son projet et ses intentions, qu’une méthode, non tant une définition de « la » danse, que de ce que demeure toujours pour lui l’activité de danser et les possibilités de son exposition. Le travail de l’imaginaire inhérent au récit des sensations, récit qui ne peut se déployer sans la qualité du regard d’autrui. Ainsi est réaffirmé le cœur de ce qu’il attend d’un travail en danse, tendu entre deux exigences : l’exploration d’une qualité du mouvement qui engage lorsqu’elle est exposée à une éthique du regard. Entre les deux, la possibilité d’une danse.

Pourtant ici, rien d’un repli ou d’un isolement du monde dans le royaume protégé de l’art, rien du refermement narcissique sur le moi. Le monde, le nôtre, notre quotidien est bien là, convoqué par un chœur de six personnes face à nous, qui liste des mots (la joie, le divorce, la falaise, le mensonge, la cascade, la honte, la noix, le lait, la corruption, la lumière, la marguerite, le drame, le paysage, le sanglier, la musique, le couteau, le nuage, la tragédie, la mémoire, la paupière, la salade, la politique, la coccinelle, la banque, etc ;). Six sujets debout, six voix singulières pour égrener ces morceaux d’un monde stabilisé en substantifs. Mots substance mis en regard les uns des autres, ainsi montés non sans ironie.

Un chœur, non un groupe uniforme ou encore fusionnel, ni même une série d’individus, mais une image d’un petit peuple d’interprètes unis et séparés qui pose devant nous du commun autant que du singulier : du commun sans rien de commun. Sur une même ligne certes, mais à des places différentes, dans une même posture mais avec des attitudes variées, une station donc, mais des êtres debout. Mais encore, une même direction avec des regards divergeants, une liste de mots mais soumise à des inflexions de voix, un affect mais des affections, une allure mais des vêtements, un espace mais des occupations diverses, un point de vue donc, et des interprétations. Du commun et du séparé. Un projet chorégraphique où chacun prend part, prend sa part, a sa chance, ou même ses chances. Une danse certes, mais des danses successives en présence d’un groupe qui veille. Une exposition mais des modes d’adresse, une avant-scène mais trois profondeurs en réserve : un gouffre noir, une perspective, un tableau au lointain, un face à face mais des yeux fermés, une face mais des visages.

Les danses qui apparaissent ici, aussi près soient-elles de nous, aussi singulières soient-elles, aussi nues, n’en viennent pas moins de loin, comme tirées d’un fond commun, d’une histoire des arts du spectacle (opéra, cirque, music-hall, pantomime, carnaval, cabaret, danse, théâtre) charriée de bribes de souvenirs, de citations brouillées, de résidus de mouvements. Ainsi ce fard blanc qui recouvre partiellement les visages (reste d’un maquillage outrancié ou début d’un masque) convoque à lui seul ces mondes de la représentation. Et au gré des apparitions, mimiques rhétoriques, codes du burlesque, souvenirs de music-hall, restes de grâce d’un port de bras et bribes d’envolées, ou réminiscences des vertiges d’une danse-contact…ou même de luttes et théâtres enfantins, bref, un champ de traces chorégraphiques plus ou moins cernables, dont on ne sait jamais s’il s’agit de mouvements ruinés par leur usure ou de l’amorce, la promesse de nouveaux élans. Si l’activité de danser oscille entre ces deux dynamiques marquée par des conduites incessantes du déséquilibre et de la rupture, de l’arythmie inconfortable, c’est l’art de la musique et du chant qui assurent pourtant le support d’une continuité à la fois historique (l’harmonie et la splendeur de Mozart, la puissance tragique de l’opéra italien chanté par Callas, le swing du jazz de Ray Charles et Betty Carter, la mélancolie du rock-folk du groupe Bauhaus) et dramaturgique.
Une danse donc exposée, qui se donne à voir jusque dans son fantôme d’opéra final autant qu’elle est appelée à disparaître. Entre le risque de sa sur-exposition et celui de sa sous-exposition, juste exposée au partage au profit d’une éthique possible du regard.

Isabelle Launay

Générique

DISTRIBUTION
Conception Loïc Touzé
Interprétation Loup Abramovici, Ondine Cloez, Audrey Gaisan Doncel, Rémy Héritier, Marlène Monteiro-Freitas, Carole Perdereau
Dispositif scénique Jocelyn Cottencin
Création lumière Yannick Fouassier
Création Son Eric Yvelin
Costumes Misa Ishibashi
Regard extérieur Anne Lenglet

DATES
10-14 novembre 2009, 5 représentations
Festival Mettre en Scène au Théâtre de l'Aire Libre/Saint-Jacques de la Lande FR
20 novembre 2009, 1 représentation
Festival Mettre en Scène au Théâtre Anne de Bretagne/Vannes FR
5 et 6 février 2010, 2 représentations
Festival International C'est de la danse contemporaine / Centre de développement chorégraphique Toulouse/Midi-Pyrénées FR
4 novembre 2010, 1 représentation
Théâtre Universitaire/Nantes FR
30 novembre 2010, 1 représentation
Le Grand R/La Roche-sur-Yon FR
14 et 15 avril 2011, 2 représentations
CCNFCB/Belfort FR
5 mai 2011, 1 représentation
DSN/Dieppe FR
21 février 2012, 1 représentation
Festival Artdanthé, Théâtre de Vanves FR
4,5,6,7 et 8 décembre 2012, 5 représentations
Festival Les Inaccoutumés, La Ménagerie de verre /Paris FR

Touzé, Loïc

Loïc Touzé est danseur et chorégraphe.
Né en 1964, il intègre à dix ans l’école du Ballet de l’Opéra de Paris. A partir de 1982, il danse dans le corps de ballet, tout en participant à de nombreuses créations au sein du GRCOP dirigé par Jacques Garnier. Il démissionne pour se tourner vers la Nouvelle Danse et rejoindre les projets de Carolyn Carlson, Mathilde Monnier, Jean-François Duroure, Catherine Diverrès, Bernardo Montet (1986-1991).
La fondation de sa propre compagnie avec Fabienne Compet (1992) engage une période exploratoire, aiguisée par la découverte, sur scène ou en stage, des apports de Dominique Bagouet,  Julyen Hamilton. La version solo de "Dans les allées, les allées" (1995) pose et questionne les fondamentaux d’une écriture chorégraphique. Toute une série de projets touchent ensuite à l’espace relationnel de la représentation, que ce soit dans une friche de Bilbao au côté du plasticien Francisco Ruiz de Infante, ou au Centre d’art contemporain de la Ferme du Buisson où "Un bloc" (1997) déjoue les principes d’interactivité alors en vogue. Dans cette lignée, "S’il y a lieu" met en chantier un lieu scénique démultiplié où l’évidence de la danse est ruinée par sa mise en commentaire (1999). Pour questionner la préparation du danseur à sa danse, Loïc Touzé s’imprègne une année durant, de l’expérience du Mohini Attam.

Comme pour maintes autres formes, Loïc Touzé instaure un dialogue sensible à l’improvisation, avec les musiciens Pascal Contet, Cookie Lesguillier, Gilles Coronado. Il poursuivra ce dialogue plus tard en 2004 avec "Elucidation", un solo avec  le saxophoniste Claude Delangle et la série des duos avec Cookie Lesguillier. Installé à Rennes en 1999, Loïc Touzé active aussi les conditions sociales et collectives d’invention, de production et de diffusion dans le champ chorégraphique. "Déplacer"(2000, co-organisation du Centre d’art contemporain La criée) y fait œuvrer et présenter, dans les pratiques de la performance, Catherine Contour, Myriam Gourfink, Xavier Le Roy, Alain Michard, Jennifer Lacey, Jocelyn Cottencin…
Aux côtés de Latifa Laâbissi – alors codirectrice de 391 avec Loïc Touzé –, d’Yves-Noël Genod et Jennifer Lacey, "Morceau" prenait le parti de restituer les éléments qu’une écriture conventionnelle du spectacle conduit habituellement à délaisser. Pièce processus conçue en faisceau de micro-performances proliférantes, "Morceau" amorce ce questionnement des modes d’engagement scénique, à rebours des attendus spectaculaires, et informé des acquis de l’art-performance.
En 2003 "Love", puis "9" en 2007, approfondissent la relation avec l’artiste visuel Jocelyn Cottencin. Une maîtrise très résolue du plateau, et un investissement soutenu des présences, le disputent à un principe de dissémination du geste dans la première ; de renoncement et retournement de l’intention initiale de celui-ci dans la seconde. A l’issue de la création de 9, il créé un duo avec Ondine Cloez, interprète de "9" et Cookie Lesguillier "Un saut désordonné" avec les épaules à la même hauteur que les hanches, qui deviendra plus tard le premier opus d’une série de trois duos avec le même musicien.
"La Chance" crééé en 2009, poursuit une recherche sur la relation, rien moins que donnée d’évidence, entre l’acte de danse tel que l’engage un interprète dans l’immédiateté du plateau, et le chorégraphique tel que celui-ci consiste à se projeter dans la mise en forme d’une écriture. A cette même période, il s’engage dans des projets collectifs.

Il assure la codirection des Laboratoires d’Aubervilliers aux côtés d’Yvane Chapuis et François Piron (2001-2006), tout en faisant émerger à Rennes le projet d’Aéroport international, collectif d’artistes ayant contribué à faire réaliser le Garage, lieu de travail novateur et en participant au collège pédagogique de l’Ecole supérieure du CNDC Angers sous la direction d’Emmanuelle Huynh à penser une école expérimentale et sa pédagogie.

Aujourd’hui Loïc Touzé développe son activité dans le cadre d'"Oro", créée en 1991 et implantée à Nantes depuis 2010 où il a présenté son travail au Théâtre Universitaire, au Grand T, au Lieu Unique et au FRAC Pays de la Loire. Il engage le projet collectif "Autour de la table" conçu avec Anne Kerzerho, qui interroge la pluralité des savoirs et pratiques sur le corps à l’aune de différents contextes culturels et leur mise en échange dans l’espace public. Ce projet protéiforme est mis en œuvre dans différentes villes (Nantes, Berlin, Istanbul, Louvain). Parallèlement, il poursuit son travail personnel et d’auteur. Il créé en 2011 deux duos avec le batteur Cookie Lesguillier, Fou avec Julien Gallée-Ferré et Marlene avec Marlene Monteiro Freitas, cosigne "Nos Images" avec Mathilde Monnier et Tanguy Viel, "Gomme" avec le danseur hip-hop Yasmin Rahmani, "Braille performance" avec le musicien et vidéaste Gaëtan Chataigner accompagné par Philippe Katerine. Comptant parmi les Signataires du 20 août, Loïc Touzé s’y est particulièrement investi dans une réflexion critique sur l’enseignement de la danse. Co-auteur des 10 propositions pour une école, la formation et la circulation de la culture chorégraphique constituent une place primordiale dans son travail. Il enseigne régulièrement en France et dans le monde (Russie, Autriche, Argentine, Brésil, Portugal…).

Source :Site de Loïc Touzé

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loictouze.com